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Cet essai s’adresse principalement à trois domaines d’intérêt, en plus des passionnés de la mer : (1) la défense, la sécurité et la géopolitique ; (2) le développement maritime ; (3) l’enseignement et la formation.

Plusieurs points ont guidé sa rédaction. D’abord, la question de la conflictualité et de sa gestion en mer. Les océans sont l’espace par excellence de la concurrence et de la compétition. De nouveaux acteurs émergent, légaux et illégaux. Ils rejoignent les états dans leur course à la puissance maritime. Les phénomènes d’hybridation des logiques et des acteurs nécessitent une compréhension précise des dynamiques qui sont en train de s’installer et de grandir.

Ensuite, c’est la notion même de « faculté de faire », celle qui a manqué de longue date comme le rappelle le président du Cluster Maritime Français. Ceci interroge directement les notions de déploiement de l’homme sur les océans. La quête de la puissance maritime, mais pour en faire quoi et surtout comment ?

Enfin, à défaut de produire un manuel, ce qui est rigoureusement impossible sur ce sujet, j’ai essayé d’être didactique tout en gardant un niveau d’exigence sur les rendus, notamment en développant des modèles théoriques. Ce qui ne signifie pas que ces derniers sont universels ou intemporels. Un modèle est un outil, valable à un instant et dans un contexte donné, pour répondre à une problématique précise. Ainsi, la représentation de la Nation par les triangles de la Puissance n’est qu’un outil. Il est rendu nécessaire par le constat d’un insuffisant retour du maritime vers la Nation et par la question de la prise en compte de la conflictualité.

Voyons maintenant de manière plus détaillée les champs d’application ciblés par le précis de la puissance maritime.

Défense, sécurité et géopolitique

De longue date, puissance maritime et puissance navale sont des concepts qui se mélangent, l’un ayant souvent servi de synonyme à l’autre. La puissance navale sensu stricto est rigoureusement et uniquement appliquée au champ militaire. Il me semble essentiel de ne plus confondre la puissance maritime avec la puissance navale. C’est le choix qui est fait ici. Il convient plutôt de s’interroger sur les liens entre les deux, comme le fait le préfacier le Capitaine de Vaisseau Hervé Hamelin.

Le choix a donc été fait de ne presque pas parler de la guerre dans ce précis. Il fallait que le précis existe pour lui-même, avant ensuite de chercher à le lier à la puissance navale. Car cette dernière occulte, par la prégnance des opérations militaires, les autres dimensions de la puissance maritime. Et elle dispose d’un vocabulaire précis, depuis longtemps, qui ne doit pas gêner la relecture du concept de puissance maritime.

Néanmoins, des éléments développés dans cet essai pour la puissance maritime peuvent être utiles pour la puissance navale. Je pense notamment aux « arènes de la puissance » et aux développements sur la conflictualité et sur les menaces hybrides, qui ont elles-mêmes un volet militaire. Ils seront probablement le point de départ des développements futurs sur la problématique de la puissance maritime. Pour l’instant le précis reste en deçà du champ de la guerre de haute intensité. Pour autant, les mécanismes qu’il décrit génèrent des zones grises dans le champ de l’économie et de la criminalité, qui peuvent être sources de conflits étatiques. Il s’agit de les connaître et de les maîtriser pour éviter un débordement dans le champ de la guerre. Ces mécanismes sont ceux identifiés en France dans la revue Stratégique de Défense et de Sécurité de 2017 : le mélange des genres rend difficile l’identification, le suivi et le traitement de certaines menaces qui peuvent être instrumentalisées par quiconque a un intérêt à voir se dégrader une situation sécuritaire.

Développement maritime

Les questions de développement, et en particulier de développement durable, sont bien entendues au cœur même du Précis de la puissance maritime. C’est le sujet central. Comment agir ? Sur quelles forces jouer ? Le préfacier Frédéric Moncany de St-Aignan le rappelle avec intensité. Nous devons apprendre à mieux faire, à concrétiser. Nous devons dépasser la sempiternelle complainte du constat d’impuissance et les regrets des occasions manquées. Il faut agir, ne plus être freiné ; en particulier par le frein le plus toxique qui soit, celui de nos propres peurs.

Nous pouvons donc mieux faire. Quelques pistes sont explorées ici. Dans tous les cas, cela passe par un travail d’analyse et de stratégie. Le stratège seul ne peut plus rien aujourd’hui sans le tandem avec l’analyste, car les domaines des possibles se sont complexifiés. Il faut aussi parfaitement dissocier les processus d’analyse d’une part, de décision et de mise en œuvre d’autre part. Il faut identifier les forces à domestiquer, comprendre les concurrences, identifier et activer les partenariats. Il faut se mobiliser sur la combinaison d’arènes de puissance la plus adaptée à sa situation. Il faut démultiplier ses capacités et mettre en valeurs ses potentialités. Il faut devenir un homo faber maritimus. Les modèles de triangles de la puissance peuvent être utiles pour mieux penser les relations et le partage de responsabilités. C’est d’autant plus utile que chacun peut avoir un rôle à jouer. La puissance maritime n’est pas que l’apanage de l’Etat ou des territoires littoraux.

Enseignement et formation

J’ai eu la chance de développer progressivement un contenu d’enseignement en relation avec la puissance maritime, même si je n’enseigne plus. La puissance maritime illustre notamment les disciplines des relations internationales, de la géographie et de tout ce qui touche aux enjeux géopolitiques et géostratégiques des océans. J’ai aussi puisé dans mes vingts années d’activité dans le conseil les illustrations et les exemples sur les concepts développés ici. Ceci donne une valeur supplémentaire à ce précis, non pas en tant que manuel mais comme support à des réflexions et à des prises de conscience ou à des portés à connaissance.

La puissance maritime est un sujet en tant que tel. Mais ce n’est pas tout. Ce précis a plusieurs dimensions pédagogiques qui peuvent aussi permettre de prendre la puissance maritime comme support de cours ou illustration.

D’abord, comme rappelé ci-dessus, la mer est un excellent laboratoire des conflictualités, certes avec des particularités propres mais qui, de fait, permettent de révéler des mécanismes terrestres moins clairs de prime abord.

Ensuite, la dimension de la puissance reliée à un « commun » se pose aussi sur d’autres communs, du fait des théories néomalthusiennes : air, forêt, environnement, services publics (voir à ce sujet les travaux de Fabien Locher de l’EHESS).

La dimension historique enfin, à réviser avec l’identification des forces de la puissance, est un champ à creuser. Les travaux coordonnés par Christian Buchet, notamment au sein du projet océanides, pourraient être repris à l’aune de cette grille de lecture des forces de la puissance maritime et de leurs compétiteurs, pouvoirs exécutifs et pouvoirs privés. Mais aussi, en reprenant des faits en apparence anodins tel que la part des protéines fournie par la mer auprès des grandes cités, on réalise que les contributions maritimes aux civilisations ont été un « bruit de fond », ou « un signal faible » essentiel qui a probablement permis les sauts et les ruptures civilisationnels.