CV Hervé Hamelin

Le préfacier s’exprime ici en son nom propre sans engager la responsabilité de son institution d’emploi

Puissance navale, puissance maritime. Quel lien aujourd’hui, quel lien demain ?

Responsable du bureau stratégie et politique au sein de l’Etat-Major de la marine depuis 2016, j’ai pu constater un retour des stratégies navales qui se traduit par un réarmement massif des grandes puissances, alors que le maritime va rester un puissant moteur de l’économie.

Certains Etats ont depuis longtemps développé une vision maritime, comme la Grande Bretagne, le Japon ou l’Australie, pour des raisons géostratégiques assez évidentes ; d’autres ont considéré la puissance navale comme un levier majeur d’influence, à l’image des Etats-Unis de Mahan ou encore de la Russie sous l’ère soviétique.

On ne peut enfin rester indifférent au développement maritime que connaît aujourd’hui la Chine, après des siècles d’absence dans ce domaine. Le livre blanc chinois sur la Défense de 2008 donne en effet une assez bonne idée de ce que peut être une ambition maritime et des résultats qu’un Etat volontaire peut obtenir lorsqu’il y consacre les moyens nécessaires. Rejoignant d’autres thalassocraties, la Chine a conçu une stratégie qu’elle met progressivement en œuvre, sans forcément susciter les réactions appropriées de ses compétiteurs stratégiques (dont la France), tout au moins dans le domaine maritime.

Comprendre cette ambition avec la grille de lecture d’une démonstration de puissance nous permet d’en identifier les leviers et les ressorts, de la rendre lisible et déchiffrable, bref d’en avoir une lecture stratégique. D’un point de vue militaire, c’est la puissance navale qui est la porte d’entrée naturelle, mais celle-ci est aujourd’hui indissociable de la puissance maritime au sens large. Ce qui était vrai hier au niveau régional s’applique désormais au niveau mondial. Le stratégiste devra donc demain, plus encore qu’aujourd’hui, avoir une lecture globale du monde maritime et de ses enjeux.

Les enjeux du domaine maritime

La revue stratégique de Défense et de sécurité de 2017 a identifié plusieurs tendances pour les 10 à 15 prochaines années : nivellement technologique, complexité et porosité des crises, persistance et globalisation du terrorisme, compétition économique exacerbée et prédatrice, chantage transactionnel entre Etats-nations, au détriment du règlement international des crises …

Or le milieu maritime, comme d’ailleurs ces autres espaces communs que sont le cyber et le spatial, est un espace vulnérable par nature qui permet le développement de la plupart de ces paradoxes :

  • loi du plus fort versus multilatéralisme ;
  • hybridité des crises, où étatique côtoie non étatique, où les moyens privés se substituent parfois aux moyens publics, y compris militaires ;
  • imbrication de plus en plus marquée entre conflits et criminalités, qui rend difficile l’attribution des attaques, qu’elles soient étatiques, criminelles ou terroristes…

Dans un contexte marqué par des bouleversements environnementaux et la raréfaction des ressources énergétiques et halieutiques, les acteurs privés (compagnies minières et gazières, flottilles de pêche, flottes de brise-glace…) prennent une place de plus en plus importante, alors que de nombreux états sont incapables d’exploiter eux-mêmes les richesses de leur zone économique exclusive, ou même de surveiller ce qui s’y passe. Ces acteurs privés, s’ils sont utilisés par des États où des groupes puissants, constituent alors de véritables leviers de pouvoir. C’est donc souvent celui qui « occupe le terrain » qui semble avoir raison : ce qui n’est pas surveillé est pillé ; ce qui est régulièrement pillé est contesté ; ce qui est contesté et occupé dans la durée est de facto approprié.

La plupart des principes de la guerre s’appliquent ainsi à des situations en apparence sans lien immédiat avec l’action militaire. Ils s’exercent simplement dans d’autres champs : financier, juridique, médiatique… Sans pour autant que la force (policière, militaire, paramilitaire) ne soit très loin, il suffira d’un prétexte. Une sorte d’équilibre entre Clausewitz et Sun Tzu : la guerre, continuation de la politique, par d’autres moyens, mais en dernier ressort et si possible de manière non ouverte. Car si l’on peut vaincre sans combattre, simplement en montrant sa force et en utilisant les faiblesses de son adversaire – voire ses propres armes, la prise de gages n’en sera que plus difficile à contester par la suite.

Ainsi, les dimensions stratégiques navales et maritimes sont aujourd’hui intimement liées. Les nouvelles formes de conflictualité, parfois déguisées ou simplement négligées, imposent de décortiquer les ressorts de l’expression de la puissance dans le domaine maritime pour en comprendre la grammaire.

Vers une « grammaire de la puissance maritime ».

C’est un premier pas vers cette « analyse grammaticale » que tente Yan Giron, avec cet essai, pour nourrir notre réflexion en s’appuyant sur l’expérience qu’il a développée au contact du monde militaire comme du monde civil. Il nous propose ainsi plusieurs axes de réflexion :

En premier lieu sa lecture du lien entre puissance étatique et puissance maritime. Ce que Yan Giron appelle la « faculté à agir sur les océans » : volonté et moyens (capacité à organiser, mobiliser, régenter le capital).

En second lieu, ce qu’il nomme « les arènes de la puissance ». Il s’agit d’une notion particulièrement intéressante, qui permet de décrire ces espaces où s’exprime la puissance et se développent les conflictualités. Celles-ci peuvent être historiques comme l’annexion de zones contiguës, la piraterie, la corruption et les trafics en tous genres ; ou plus contemporaines comme le chantage juridique, ou l’asservissement par la finance d’états endettés dans le but d’établir des points d’appui.  Sortes de comptoirs modernes, ces points d’appui prennent alors la forme de « zones économiques spéciales », garantissant à la fois la possibilité d’écouler sans limite ses surcapacités mais aussi de bénéficier de puissants leviers d’influence régionale.

Enfin, Yan Giron nous donne sa vision, non sans un certain idéalisme, de l’équilibre à rechercher entre deux acteurs historiques de cette puissance (le public et le privé) et un troisième acteur qui devrait théoriquement compléter ce « triangle de la puissance » : l’homme, citoyen du monde et conscient de l’importance des océans.

Cet équilibre idéal entre les différents acteurs de la puissance maritime aurait pour but d’atteindre un « effet final recherché » (expression consacrée de la planification militaire) qui pourrait se décliner de la manière suivante :

  • une exploitation durable des ressources que nous offre la mer et dont nous dépendons chaque jour un peu plus ;
  • en instaurant des règles transparentes, reconnues par tous et qui s’appliquent en tout point du globe.

Une « croissance bleue » harmonieuse dans laquelle la France trouverait naturellement une place de premier plan, en s’appuyant notamment sur ses outremers. Or la dimension sécuritaire de la croissance bleue n’est aujourd’hui pas prise en compte : dans le monde d’aujourd’hui, globalisé mais ultra concurrentiel et autorisant tous les coups bas, on ne peut plus penser l’économique sans la conflictualité étatique ou privée, opportuniste ou calculée.

Lorsque les GAFAM vont s’intéresser au monde maritime, les acteurs traditionnels vont trembler. Cela dit, ils frémissent déjà devant ces gigantesques opérateurs chinois qui s’attaquent à la puissance maritime sur toutes les arènes : routes de la soie, logistique et transport maritime, pêche sous toutes ses formes et à l’échelle planétaire, constructions navales civiles et militaires, investissements portuaires, établissement de nouvelles bases navales. Car la puissance navale est de plus en plus ostensiblement en soutien de la puissance maritime. Or la combinaison de l’une et l’autre a été à l’origine de la plupart des empires et puissances hégémoniques.

Bien qu’il s’agisse d’un fondement du système libéral, se battre uniquement dans les arènes économiques ne saurait donc suffire. Dans le champ politique, le respect de la CNUDM, en mer de Chine comme en Arctique ou même en Méditerranée, l’extension mesurée de la convention à la haute mer, le développement d’une flotte de guerre crédible en appui d’une stratégie maritime de long terme  constituent donc également des enjeux majeurs. Comme l’éveil à une « conscience maritime » dans le champ sociétal.

Encore faudrait-il pouvoir rééquilibrer ce « triangle de la puissance » décrit par Yan Giron, sorte de tabouret à trois pieds dont le dernier est cruellement raccourci. Ce qui laisse aujourd’hui le champ libre, aux États d’une part (lorsqu’ils sont très centralisés), aux acteurs privés d’autre part (là où les Etats sont les plus faibles), pour « réaliser des coups ». Les uns comme les autres revendiquant souvent d’agir au nom des citoyens, sans pour autant toujours servir les intérêts de la communauté. Un intérêt peut en cacher un autre…

Conclusion

Du point de vue du stratégiste, cet essai montre aux acteurs économiques que s’ils n’y prennent pas garde, ils devront gérer des situations sécuritaires qui vont s’emballer et que la seule régulation économique ou policière ne suffira pas à traiter ; et aux acteurs régaliens, que la puissance maritime ne relève pas uniquement du domaine de l’économie.

Elle peut en effet constituer un levier majeur de puissance, si l’on sait la mettre au service d’une stratégie alliant subtilement « Hard Power » et « Soft Power ».

Elle peut au contraire, si l’on manque de vigilance, devenir la source de menaces multiformes qui seront d’autant plus compliquées à gérer qu’elles sont difficiles à identifier, car elles naissent dans des « zones grises » d’origine économique.

Anticiper, c’est un préalable fondamental pour élaborer, adapter une stratégie. Dans le domaine maritime, l’enjeu consiste donc à identifier les connections entre puissance navale et puissance maritime, pour déceler et si possible gérer ces « zones grises ». Encore faut-il comprendre cette complexité pour se placer du côté de l’acteur, plutôt que du côté de celui qui subit.

Gageons que ce précis de puissance maritime y contribuera.

Capitaine de Vaisseau Hervé Hamelin,

Responsable du bureau stratégie et politique au sein de l’Etat-Major de la marine