Comprendre les mécanismes criminels dans les espaces fluides pour sauvegarder les bénéfices potentiels de la croissance bleue

17 mars 2017 par Yan Giron

Je vous recommande la lecture de l’article de Xavier Raufer sur la France qui « construit une ligne maginot » pour répondre à la cyber criminalité, article paru dans Atlantico suite à la cyber attaque « Wanna Cry » du 9 mai 2017. C’est un exemple riche de sens pour la lutte contre le crime maritime (qui inclut aujourd’hui aussi la cybercriminalité maritime).

Que montre cet article ? Que nous ne nous posons pas assez les questions d’un point de vue criminel. Tant du point de vue des opérateurs, que des trajectoires et de ce qui les détermine.

La méconnaissance générale française des mécanismes criminels condamne les opérateurs de la « lutte » au statut éternel de l’opérateur tactique sans stratège, à celui de la solution « toute faite » marketable et commercialisable (aussi bien auprès des opérateurs économiques que des opinions publiques). Et ceci est tout particulièrement vrai dans les espaces fluides (cyber, maritime, aérien, finance, …).

Autrement dit, nous sommes condamnés à la réaction contre l’action. A la fortification face au mouvement. A l’urgent contre l’important. A l’émotion contre la raison froide. Au technique contre la pensée. Au tactique contre le stratégique, alors que le tactique doit être le prolongement opérationnel du stratégique. Et il n’est même pas sûr que nous y trouverons une fonction de bouclier face au glaive.

Cette méconnaissance des mécanismes criminels, et en particulier des nouveaux mécanismes criminels issus de la fin de la guerre froide, touche d’abord les secteurs terrestres « solides ». Le commissaire principal Gayraud les a amplement décrits dans ces divers ouvrages sur le sujet. La lecture de ces textes fait ressortir des points qui restent surprenants : déni de l’action criminelle voire de son existence, inadéquation de certains outils, faiblesse de la criminalisation judiciaire des infractions, isolement, manque de travail en réseau.

Quant aux mécanismes nouveaux, que l’on pourrait décrire comme « la face sombre » de la globalisation, ils sont simplement incompris. Essentiellement par absence collective de savoir-faire et, ce qui est plus dangereux, par absence de grilles de lecture. A ce sujet, on peut se féliciter des travaux engagés par le Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégique, mais dont la diffusion reste faible dans le monde maritime. Retenons tout particulièrement les sujets des deux dernières assises qu’il a organisées : « Qui est l’ennemi ? » et « Un monde fragmenté ».

L’expression dans le cyberespace de ces nouvelles tendances est aujourd’hui une des traductions de ces nouveaux mécanismes. Ces nouvelles menaces pèsent aussi sur le monde maritime et s’y développent. Et pas seulement dans le champ de la cybercriminalité maritime. L’amiral Rogel parlait en juillet 2016 de « fissuration du monde ». Ce n’est pas qu’une tournure de phrase.

De plus, la méconnaissance de ces espaces par le champ juridique, et très spécifiquement « judiciaire », nous rend très faibles et nous renvoie au mieux à des peines administratives non dissuasives. Au pire, nous ne pouvons désigner l’ennemi.

Cela nous éloigne donc de la stratégie, de la compréhension, de la lutte efficace et du coup décisif. Et ce coup décisif ne pourra être porté que parce que nous travaillerons à la fois sur le glaive et le bouclier, sur la manière de les mettre en oeuvre, et sur les alliances que nous développerons avec d’autres partenaires. Dans le monde maritime, cela signifie aussi bien protéger, dans le cadre de la sauvegarde maritime étendue (au-delà des Zones Economiques Exclusives), mais aussi comprendre, suivre, anticiper, et enfin agir sur les différentes arènes de la puissance maritime, qui, justement, ne sont pas toutes maritimes.

La mer est un espace formidable, une réelle chance pour l’humanité. Mais il va falloir que nos décideurs acquièrent de nouvelles grilles de lecture pour juguler les mécanismes qui amoindriront cet impact positif. C’est un des risques stratégiques majeurs, probablement supérieur à ceux craints par le « retour » de la compétition entre Etats.

Il faut pouvoir appréhender cette dimension criminelle sans la craindre. Le faire n’est pas faire l’apologie de la peur ou de la guerre. Bien au contraire, les solutions émergent et cela renforce notre espoir dans cette planète océanique.

Lien vers l’article d’origine : https://www.linkedin.com/pulse/comprendre-les-m%25C3%25A9canismes-criminels-dans-espaces-fluides-yan-giron/